Mail Slack Twitter Feed Flickr Github LinkedIn Mastodon Information git Clock Français English Aller directement au contenu principal
citoyen

Une culture de l’attention

Notre existence numérique se mesure quasi-exclusivement à l’attention que nous arrivons à capturer. Cette tendance n’a rien de nouveau et rejoint le concept du « quart d’heure de célébrité » inventé par Andy Warhol pour désiner l’attention fugace des médias à laquelle chacun aspirerait en secret. Maintenant qu’Internet et les réseaux sociaux ont fait de nous tous des médias potentiels, je trouve que la tendance s’accélère.

If it bleeds, it leads. Formule Anglo-saxone

La recherche de l’accroche la plus putassière ne concerne plus que les éditorialistes. Nous sommes tous devenus de potentiels pourvoyeurs d’informations fallacieuses, d’indignations aussi chancelantes que fugaces, de louanges sans convictions.

La réalité est que nos indignations sont pléthoriques, nos complaintes écrites à chauds, nos doléances mal pensées, nos coups de gueule inaudibles, et de fait je trouve, nos chagrins difficiles à croire.
 »Je me fous de la mort de Bowie, de Cohen, de Prince… » par Clément Mathon

De la maximisation de l’attention

Le problème derrière tout ça, c’est la recherche quasiment constante de résultats. Pourquoi tous ces titres racôleurs sinon pour appâter le chalan ? On mesure ainsi le succès de sa « campagne » au nombre de clics, aux nombre de tweets, à l’impact mesurable, dans une stratégie qui n’a rien de pérenne et qui, surtout, ne mesue pas la réalité de l’impact d’un contenu.

Je discutais, il y a quelque mois, avec le responsable technique de l’architecture numérique d’un grand journal. Il m’expliquait qu’ils n’avaient pas la moindre idée du profil de leurs lecteurs et de ce qui les intéresse. Non pas que les mesures n’existent pas : au contraire, elles existent mais ne traduisent aucune cohorte, aucun regroupement porteur de sens. Certains articles sont lus en diagonales par une très grand variété de personnes, tandis que d’autres sont lus en profondeur par une poignée.

Faut-il mieux creuser les sujets qui touchent superficiellement le plus grand nombre ou, au contraire, faire travailler les journalistes sur ce qui intéresse profondément une minorité de personnes ? À votre avis, quelle solution est choisie majoritairement aujourd’hui ? Souvent, c’est la première solution qui l’emporte.

Cette inadéquation de l’offre d’information par rapport aux besoin est d’ailleurs un sujet fort de recherche…

… le résultat va vous étonner !

De la peur

Dans un monde où la quantité d’information l’emporte sur la qualité, où les contre-vérités l’emportent sur les analyses, le seul moyen de transmettre un message est bien souvent de le rendre plus intense que les autres, plus incisif, plus percutant, plus violent.

Alors que l’Europe et globalement le monde vivent une ère de paix sans précédent, nous sommes chaque jour assaillis par des messages inquiétants et diviser autour de détails insignifiants. Nous vivons un ère qui illustre parfaitement le paradoxe de Toqueville..

Dans un contexte global de pacification des moeurs, le déclin des comportements violents s’accompagne d’une diminution de la tolérance envers la violence…

Autrement dit, paradoxalement, plus la violence diminue, plus on est sensible aux formes résiduelles de violence… et moins on se sent en sécurité.

D’autant plus qu’aujourd’hui, si on est beaucoup moins victimes de violences physiques, on est en revanche beaucoup plus exposé à la violence que par le passé.
 »Le paradoxe de la violence ou pourquoi le monde ne va pas si mal », Merci Alfred

De l’information

Comprenons-nous bien, ce n’est pas l’information qui nous rend comme ça. C’est la quantité de bruit qui l’entoure. Nous cherchons tous à comprendre le monde et pouvons être attirés par les sirènes des médias qui tentent de nous l’expliquer. Mais, par exemple, n’y a-t-il rien de plus stupide qu’une « chaîne d’information en continu », quand on sait le recul, l’analyse, le temps que nécessite la validation d’une information et de sa pertinence ?

Mon métier est un métier d’information. Nous ne manipulons pas les faits divers, mais nous échangons du savoir, et croyez-moi si je vous dis qu’une fois submergé par différents signaux, il faut toujours prendre du recul et envisager les situations dans la durée.

Il en est de même pour l’actualité, encore plus quand elle vous fait peur ou vous agace, bref, quand elle génère chez vous des pulsions de violence. Cette violence imposée ou qui ne demande qu’à sortir est un des bruits les plus forts, car il résonne à l’intérieur de nous, et c’est aujourd’hui l’arme que les terroristes retournent contre nous-mêmes.

Comment garder l’esprit critique ?

Je n’ai pas la prétention d’avoir la solution. J’essaie juste de faire ce que je peux.

J’utilise Internet et les réseaux sociaux comme des outils de communication en étant conscient des images imparfaites qu’ils me présentent de mes interlocuteurs et de l’actualité. Je m’interroge sur chaque idée qu’on m’impose. J’ai, par exemple, pris l’habitude de lire des études plutôt que de m’intéresser aux synthèses qui en sont faites. Cela me prend beaucoup de temps, m’oblige à me renseigner sur des choses qui ne me resserviront peut-être jamais, mais j’en retire énormémement.

Je m’interroge aussi sur mes propres émotions, mes biais, les modes de fonctionnement de la société dans laquelle j’évolue et les motivations de ses acteurs. Je ne perds jamais de vue que si un fait est un fait, sa présentation est souvent le fruit d’une sélection (consciente ou non), qui sert une ligne éditoriale qui elle-même est la prémisse d’une argumentation sous-jacente (pensez-y à chaque fois que vous lisez un article de fact-checking). J’essaie de ne pas oublier que la rationalité politique n’est jamais qu’un ensemble logique construit par dessus certains axiomes de bases qui sont de l’ordre de la foi, et que non, ce n’est pas un problème.

Enfin, et j’aurais dû commencer par là, j’ai coupé la télévision et je me soustrait autant que possible aux publicités. Il y a des choses trop puissantes qui passent par ce média, et je ne crois sincèrement pas que nous soyons de taille, après une journée de boulot, pour lutter contre autant de messages subliminaux sans avoir le loisir d’interrompre simplement le flux à tout moment pour prendre du recul.

Dans la même catégorie :