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7 min Boris Schapira

"J'entre dans un magasin"

Et si le e-commerce se produisait dans la vraie vie (ou comment prendre du recul sur des pratiques qui se sont imposées et semblent naturelles, mais privent la plupart du temps l’utilisateur de tout consentement) …


J’entre dans un magasin. Une personne avec un papier et un crayon me demande si ça ne me dérange pas qu’elle prenne des notes sur ce que je fais. Je lui dis que oui mais elle n’en tient pas compte et commence. Elle me suit pendant toute ma visite. Je crois l’avoir semée à la sortie mais la retrouve dans un second magasin. Visiblement, elle recoupe ses infos.


J’entre dans un magasin. Un vendeur me regarde, puis se précipite vers moi en criant :

Ah, Hélène, vous revoilà, ça fait plaisir.

Il m’a confondu avec ma femme qui était passée par là quelques minutes avant.


J’entre dans un magasin de jouets. Une autre personne rentre après moi et m’interpelle :

Hey, je sais que vous aimez les barbecues parce que je vous ai vu au rayon grillade du Auchan avant-hier. Ça vous dirait que je vous emmène dans un magasin qui vend des barbecues ?


J’entre dans un magasin. Dans un coin, il y a 30 personnes. L’une d’entre elle me dévisage et dit à son voisin :

Il a 30 ans, c’est un homme, je crois qu’il aime l’informatique.

Le voisin dit à son propre voisin :

C’est un geek de plus de 25 ans.

La troisième personne dit à la quatrième :

C’est un très certainement un vieux qui aime les écrans.

De fil en aiguille s’enchainent les amalgames simplistes et les pertes d’informations. Pendant que je fais mes courses, la trentième personne m’approche et me propose des serviettes anti-fuites.


J’entre dans un magasin. Je suis immédiatement téléporté dans un autre magasin sans mon accord.


J’entre dans un magasin de vêtements. Il ressemble comme deux gouttes d’eau au magasin dans lequel j’étais juste avant. Les produits sont disposés de la même manière, les couleurs sont les mêmes, la musique est la même. Lorsque j’interroge le propriétaire, il me confirme :

— J’ai fait appel à une entreprise. Ils m’ont dit qu’ils avaient des modèles de magasins prêts à l’emploi. C’était pas cher alors je me suis dit que c’était pas bête. C’était un magasin de quoi, l’autre ?
— De pompes funèbres.


J’entre dans un magasin pour acheter des bougies. Un des vendeurs me recommande, pour une raison qui m’échappe, des préservatifs. Poli, je n’ose pas le rembarrer et accepte même de le suivre dans le rayon pour qu’il me présente son offre. Je finis quand même par lui dire que je ne suis pas intéressé et retourne acheter mes bougies.

Ce vendeur me propose désormais des préservatifs à chaque visite, en ajoutant parce que vous aviez l’air intéressé la dernière fois, vous m’avez suivi !.


J’entre dans un magasin pour acheter du lait. Je trouve une bouteille et m’apprête à l’acheter quand je me rends compte qu’il s’agit de lait entier, alors qu’il me fallait du demi-écrémé. Je repose la bouteille et prends une autre qui correspond mieux à ma liste.

Depuis, chaque fois que je reviens dans la boutique, on me propose du lait entier en me demandant pourquoi je n’ai pas « finalisé mon achat ». Je n’aime pas le lait, je faisais une course pour un ami.


J’entre dans un magasin, accompagné de mon chef. Je veux lui montrer des modèles d’agrafeuses qui seraient parfaites pour le bureau. Un vendeur me colle aux basques.

– Monsieur Schapira, j’ai reçu une superbe livraison de rhum vieux. Une bouteille ?
– Non, merci. Ce n’est pas le moment.
– Vous êtes sûr ? Pourtant, vous avez acheté 5 bouteilles ces trois derniers mois, je sais de source sûre que vous buvez du rhum.
– C’est vrai, j’apprécie le bon rhum, mais vous voyez, là, je suis accompagné. Et puis quand même… il est 9h du matin !
– Et ?


J’entre dans un magasin. Enfin, j’essaie. Devant la porte se trouve un molosse qui me parle d’un produit qui ne m’intéresse pas. Apparemment, il faut que j’attende qu’il ait fini pour entrer. Patient, je le laisse réciter son laïus. Une fois qu’il a fini, il se pousse et je me retrouve face à une seconde armoire à glace qui me demande si je veux qu’il m’emmène dans un autre magasin de l’enseigne « où on fait ses courses plus vite ».

Je ferais mes courses plus vite si je pouvais entrer.


J’entre dans un magasin, le vendeur me demande si j’ai prévu de dîner en famille ou avec des amis ce soir et s’il peut s’inviter pour parler de son magasin.


J’entre dans un magasin et fais mes courses. Arrivé devant la caisse, je vide mon chariot sur le tapis et découvre avec stupeur des produits que je n’ai pas choisi. Je me retourne vers le vendeur qui m’explique qu’il a un collègue qui ajoute des produits dans les chariots pendant qu’on fait nos courses. Sans nous prévenir.


J’entre dans un magasin et fais mes courses. À la caisse, la vendeuse me demande si je ne suis pas certain d’être sûr de refuser qu’un livreur me dépose des publicités dans la boite au lettres de mon domicile. Je ne comprends pas la phrase, je ne sais pas quoi répondre.


J’entre dans un magasin pour acheter du papier toilette. Au moment où j’arrive devant le rayon, un vendeur se jette vers moi et me saisit par les épaules :

Un acheteur vient d’acheter du TorcheCulcul Triple Épaisseur !

et il s’en va. Il revient cinq minutes après en courant. J’ai à peine le temps de le voir passer et dire :

Vite, un autre acheteur vient d’acheter du TorcheCulcul Triple Épaisseur !

Intrigué, je me dirige vers le TorcheCulcul Triple Épaisseur. Il ne reste qu’un lot.

Mr Schapira, dernière chance pour du TorcheCulcul Triple Épaisseur ! Après, ça sera trop tard !

Cette fois, j’ai compris. Je prends le TorcheCulcul Triple Épaisseur et je repars avec. Le vendeur, satisfait, va chercher son chariot élévateur. Il a une pleine palette de TorcheCulcul en stock, à remettre en rayon.


J’entre dans un magasin. Le vendeur me dévisage de haut en bas, mais reste perplexe. Il finit par s’approcher et me demande :

– Excusez-moi, êtes vous un homme ou une femme ?
– Pardon ?
– Êtes-vous un homme ou une femme ? J’ai besoin de cette information pour vous accueillir et vous diriger vers les produits qui vous intéressent.
– Euh, je suis un homme…
– Très bien.

Je pose ensuite quelque questions et on m’aiguille vers le produit qui m’intéresse. Il est bleu avec un autocollant de super-héros. J’adore les super-héros, je décide de le prendre. À la caisse, on me demande mon nom, ma date de naissance et ma profession. Je suis un peu gêné et refuse mais il insiste. Si je veux des informations sur le produit, il faut que j’obtempère. Je lui donne donc ce qu’il demande.

Infirmier, vous êtes sûr ? Vous ne seriez pas plutôt infirmière ? Cet orthographe est plus répandue parmi nos clients.


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