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Citoyen 18 min Boris Schapira

Valeurs et tremblements

et si on imaginait autre chose ?

Il y a en ce moment, en France, un sujet qui divise (oui, encore un) : l’interdiction du port du burkini. Ce débat qui passionne énormément fait naitre en moi des sentiments divers. Après de nombreuses lectures et pas mal de réflexions, je pense qu’il est possible de s’en servir pour produire quelque chose d’utile.

Comme je n’ai pas la prétention de détenir la Vérité, je mets des liens vers tous les articles qui m’ont instruit/inspiré/révolté/questionné. Si vous êtes curieux, vous devriez avoir pas mal de lecture.

Maintenant, laissez-moi vous expliquer le cheminement de mes pensées. J’insiste sur ce terme, c’est un cheminement. Donc il y a des moments où je ne serais pas d’accord avec le moi-même d’un peu plus loin (oui, j’ai parfois des sentiments contraires sur lesquels je mets du temps à mettre des mots, pas vous ?). Merci donc de lire l’ensemble avant de me traiter de tous les noms, j’ai déjà eu ma dose ces derniers jours.

Déjà, situons un peu les choses. Le burkini, inventé par une libanaise dont on sait peu de choses si ce n’est qu’elle doit se frotter les mains d’autant de publicité, pourrait se résumer rapidement en « un jilbab de bain », c’est-à-dire un vêtement compatible avec l’immersion, mais dont l’objectif est de cacher sa porteuse au monde qui l’entoure par le biais d’un tissu recouvrant l’ensemble du corps hormis les pieds et les mains.

Il serait apparu sur les plages françaises dans le courant de l’été mais a commencé à faire parler de lui lorsqu’une association d’intégristes1 a décidé de louer un parc aquatique privé pour une journée réservée aux porteuses de ces tenues. Tollé général dans l’opinion publique allant jusqu’aux menaces de mort envers les organisatrices qui ont préféré abandonner2.

Depuis, le débat a fait rage et aucun titre de Presse n’a fait l’économie d’un article pour exprimer l’avis de sa rédaction. Le 28 juillet, le maire de Cannes, David Lisnard, a publié un arrêté interdisant le port du Burkini sur les plages de sa commune. Depuis, de nombreux autres maires l’ont imité3.

Arrêté municipal de David Lisnard interdisant le port du burkini

Premières pensées

Quand j’ai entendu parlé de cette polémique, j’ai eu plusieurs réactions assez différentes mais simultanées.

« La République a autre chose à faire »

Franchement, entre la situation économique, le dialogue social tendu et le terrorisme, je ne comprends pas bien ce qu’on va faire là-dedans. Le burkini est tellement peu porté sur les plages françaises que la quasi-intégralité des photos illustrant le phénomène dans nos journaux proviennent… des plages turques.

On parle donc bien d’une pratique qui concerne une minorité d’une minorité. Si la France se sent ébranlée par les coutumes vestimentaires de si peu de gens, peut-être qu’on a un problème de priorités.

« Le débat n’a aucun avenir… ou aucune fin »

Nous étions déjà mi-août quand le sujet a pris une ampleur nationale. Au mieux, des burkinis seront visibles encore un mois sur nos plages. D’ici-là, le débat sera retombé comme un soufflet. Les partisans des libertés fondamentales (qui sont contre l’interdiction) et ceux qui considèrent que le symbole islamiste est inacceptable (qui sont pour le symbole constitué par l’interdiciton) auront probablement oublié ou auront déplacé le débat à un autre signe ostentatoire d’appartenance à l’intégrisme islamique, tandis que les « naïfs », « la gauche inclusive », bref, ceux qui croient à la tolérance continueront à prôner la liberté de chacun.

Après le « burkini » quel autre attribut vestimentaire, quelle attitude, seront transformés en objet de réprobation au gré des préjugés de tel ou tel maire ?
« Comme à son habitude, le premier ministre ajoute de la tension au grotesque », Ligue des Droits de l’Homme

C’est sans fin.

« Il s’agit d’une manipulation politique »

Pourquoi le Maire de Cannes fût-il le premier à se prononcer ? Avec 4 verbalisations en 18 jours, on ne peut pas dire que les burkinis inondent les plages… Pour moi, c’est simple, il se rappelle tout simplement des résultats des dernières élections (les Régionales)  : 59,01 % pour Les Républicains incarnés par Christian Estrosi, 40,99 % pour le Front National de Marion Maréchal Le Pen.

On pourra soit dire qu’il profite du climat post-attentats pour draguer localement les électeurs du Front National ou, si on voit le verre à moitié plein, qu’il est conscient des électeurs qu’il représente et soucieux d’offrir une politique à leur mesure. Dans tous les cas, son action a une portée locale importante et il le sait.

Malheureusement, nous vivons une époque très marquée par les biais, notamment le biais de narration. En agitant ici l’amalgame que le peuple serait enclin à faire entre musulmans intégristes et terrorisme islamique, le Maire de Cannes le confirme et le valide. Il devient de facto normal de considérer un islamisme visible comme un acte de complicité terroriste, annulant ainsi des mois et des mois d’annonces gouvernementales destinées à ne pas faire d’amalgames.

Dans cette agitation constante autour de ce qui est visible, une seule solution politique : inciter à la discrétion. Or le problème de la discrétion, c’est qu’elle est bien difficile à quantifier. Le degré de discrétion ne dépendant que de l’avis de l’observateur.

Le « musulman modéré » n’est qu’une version actualisée du « bon nègre » d’hier. Difficile de faire plus condescendant.

Oui, mais…

En creusant un peu plus loin mes propres sentiments et en discutant avec des gens de tous horizons, j’ai fini par mettre le doigt sur des problématiques de fonds qui sont soulevées par le débat et qui méritent qu’on s’y attardent.

Ces femmes sont victimes et complices

Le titre de l’article n’est pas un détournement de « Stupeurs et tremblements », d’Amélie Nothomb, pour rien. Dans ce roman, l’héroine décrit le monde du travail japonais. On y voit une exigence de qualité qui pousse à la perfection mais qui est profondément inhumaine. Certains salariés ne correspondant pas à cet idéal son mis à l’écart, cachés, sans jamais être licenciés pour autant.

Cette description me fait énormément penser aux pressions qui reposent sur les femmes, sans cesse écartelées entre différents idéaux que la société a décrétés pour elles.

Si on reconnait d’une part que ces femmes sont les victimes d’un communautarisme qui les oblige directement ou culturellement à porter ce genre de tenue, on en fait bien rapidement des complices en considérant que si elles portent ces tenues, c’est de leur faute, car la France leur permet de vivre libre. Je pense que c’est une grave simplification.

Ces présupposés paternalistes ne datent pas d’hier. La laïcité française s’est longtemps construite contre les femmes. La France est l’un des pays d’Europe qui a mis le plus de temps à donner le droit de vote aux femmes, et il y a une méfiance du féminin qui est partie intégrante d’une certaine logique républicaine considérant les femmes comme d’éternelles mineures, incapables d’avoir un jugement personnel, voire de s’émanciper.
« La laïcité française s’est longtemps construite contre les femmes », Valentine Zuber

D’abord, on supprime toute relativité. Ce qui peut nous sembler simple à nous ne l’est pas pour d’autres. Nous n’avons aucune idée du type d’éducation reçu par ces femmes ou des dangers engendrés par un refus, comme des possibles réponses de leur entourage. Enfin, nous envisageons rarement la possibilité qu’il n’y ait pas eu de choix. Un peu comme celle qui mettrait du rouge à lèvre le matin parce qu’elle a toujours vu sa mère le faire.

Car oui, le burkini n’est qu’une version islamique de nombreux impératifs qui pressent les femmes l’été…

J’ai réfléchi aux autres oppressions sexistes survenant à la plage, qui ne font pas l’objet d’un arrêté municipal. Pêle-mêle me sont venus en tête les diktats de l’épilation, du corps « beach body ready », débarrassé de ses kilos « superflus », de sa cellulite et de ses vergetures ; celui de la taille des seins, du bronzage à tout prix…
« Le burkini, l’oppression sexiste la plus trendy de l’été 2016 » par Mymy sur MadmoiZelle

La femme est souvent mère

Nous sommes prêts à condamner le burkini des plages, alors qu’on sait pertinemment que les femmes qui le portent ne vont pas se mettre à courir nues. Elles rentreront chez elles, comme avant.

Car depuis une dizaine d’année, tous les fait-divers ont été bons pour conclure que les signes d’appartenance à l’Islam n’avaient pas leur place dans l’espace public : on a interdit le hijāb4 dans les écoles, on a stigmatisé les commerces qui proposaient du ḥalāl, on a rejeté les femmes voilées de la sortie des écoles, on a empêché des musulmans de se voiler sur leur lieu de travail, on a été choqué qu’on puisse enseigner l’arabe à l’école (alors que pour l’anglais, l’allemenad, l’espagnol, le russe… ça ne pose aucun problème)…

Maintenant on se bouffe le bec sur une tenue de plage… Franchement, je ne sais pas ce qu’on pourrait créer de plus, comme polémique, pour montrer aux musulmans qu’ils sont des français de seconde zone… Peut-être reprocher à certains leur couleur de peau ?

Le problème, c’est que si les adultes peuvent oublier (et j’en doute), il y en a qui n’oublient jamais les préjugés dont on les affuble : les enfants qui se construisent avec. Les jeunes femmes de 15-16 ans qui portent aujourd’hui des burkinis sont nés autour du « 11 septembre ». L’ostracisme, elles n’ont jamais connu que ça et leurs frères aussi. Allons-y, renvoyons-les chez elles « pour leur bien » ou pour le nôtre, et regardons avec quelles valeurs elles auront envie d’élever leurs enfants…

L’intégration ne peut pas passer par la stigmatisation. On ne va pas s’en sortir comme ça.

Le Burkini n’est vu que comme une contrainte

Ces amalgames sont absurdes. Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. Au contraire, cette tenue est l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse musulmane dans l’espace occidental. Ce maillot de bain couvrant est symboliquement lié à l’ascension sociale de certaines musulmanes. Le porter représente une tentative, pour des femmes, plutôt jeunes, de poser un signe religieux sur une pratique moderne, c’est-à-dire la baignade en famille.
« Pour les femmes qui le portent, le burkini est un compromis entre la modernité et la foi », Olivier Roy

Une partie des spécialistes pensent que le burkini est un symbole d’islamisme volontairement marqué pour choquer les esprits et rappeler le terrorisme. Et si le Burkini était, au contraire, le premier signe d’un mouvement de libération du corps, lent mais existant ?

Attention, loin de moi l’idée de dire que le burkini est une évolution formidable, ou d’en faire l’analogie avec les tenues couvrantes de La Belle Époque. Cela n’a rien à voir car ces tenues sont celles de l’intégrisme moderne qui se cache derrière. Mais dans les faits, elles permettent à aux femmes qui le porte de vivre des expériences nouvelles.

Pas du racisme, de la xénophobie

Encore une fois, ce débat souligne à quel point la France a peur de l’Islam, comme elle a pu avoir peur d’autres religions auparavant.

À dérouler

Attention, je ne parle pas nécessairement de racisme. La xénophobie est bien plus insidueuse car elle est totalement inconsciente et basée sur la peur. Comment le reprocher à qui que ce soit ? La menace djihadiste est toujours présente, ne cesse de faire parler d’elle et nous n’avons absolument aucun discours stratégique de nos dirigeants…

Alors nous voilà rendus à faire des amalgames qui n’ont d’autres justifications que la peur contre un ennemi sur lequel on ne peut mettre la main.

Dans le contexte d’état d’urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice il y a un mois, le port d’une tenue vestimentaire distinctive, autre que celle d’une tenue habituelle de bain, peut en effet être interprétée comme n’étant pas, dans ce contexte, qu’un simple signe de religiosité.
« Interdiction des burkinis : la justice conforte l’arrêté de la mairie de Cannes », Le Monde

J’attends une meilleure réponse politique

J’attends pour ma part une meilleure réponse politique à tout cela qu’une interdiction d’un vêtement.

Il y aurait deux mauvaises solutions :

Ne pas riposter
Trop riposter.
Ne pas riposter reviendrait à laisser le pouvoir aux Jihadistes. Trop riposter reviendrait à employer les mêmes armes qu’eux pour déclencher des guerres de religion en Occident, comme elles existent au Proche-Orient, ce qui donnerait le pouvoir aux régimes totalitaires.
« Les nigauds qui gobent n’importe quoi », Boris Cyrulnik

Il existe de nombreux précédents historiques intéressants à étudier (comme le Maroc, décrit ici par Nouhad Fathi) pour comprendre ce qui se passe, même s’ils ont eu lieu dans des pays très différents de la France, à la fois par leurs histoires et leur relation entre État et religion. Il me semble donc difficilement possible d’affirmer que la France suit le même chemin.

Mais alors, que faire ?

Dépassionner le débat

Il est urgent d’arrêter l’urgence. L’urgence est notre ennemi car elle nous impose des réflexions passionnées où choisir son camp doit être rapide pour être sûr de gagner une hypothétique bataille.

Or la précipitation est toujours notre ennemi. Dans ce cas précis, elle empêche de se rendre compte que le bikini n’est pas une obligation et que les joueuses de beach-volley des équipes du Costa Rica, du Venezuela, d’Espagne et d’Argentine ont également joué les épaules (et/ou les jambes) couvertes, sans qu’on en fasse un plat. Et pour cause…

Le beach-volley souffre en effet d’une image hypersexualisée, véhiculée notamment par sa couverture médiatique. Une étude réalisée durant les Jeux d’Athènes en 2004 montrait ainsi que respectivement 20 et 17 % des images diffusées lors des épreuves de beach-volley féminin étaient des plans serrés sur la poitrine ou sur le fessier des joueuses.
« Les joueuses de beach volley peuvent-elles s’habiller comme elles veulent ? », Juliette Deborde

Pourquoi ne pas, tout simplement, réfléchir à plusieurs sur ce qui constitue notre dénominateur commun, en tant que peuple de France ? Il y a derrière ces burkinis un choc culturel qui n’a rien à voir avec le vêtement et nous sommes nombreux à le ressentir. Il faut creuser de ce côté-là et, pourquoi pas, prendre le temps d’en rire.

Je vais être honnête, à l’issue de ces différentes réflexions, ce n’est pas l’ensemble de l’intégrisme musulman qui me choque, c’est le sort qu’il réserve à la femme (comme toutes les formes d’intégrisme, malheureusement). Je vais même être plus direct : le sort des femmes n’a jamais autant été d’actualité, burkini ou pas.

Depuis 15 ans, les jupes rallongent, les collants s’opacifient, les pulls sont plus larges, les décolletés moins profonds et les chemises se transforment en tuniques…
À 44 ans on me conseille d’éviter les jeans trop moulants et on qualifie ce top à bretelles que j’ai depuis 20 ans de « super sexy ». Je ne suis pas plus belle qu’avant, j’ai le même corps… C’est le regard des autres qui change. Un regard qui juge.
« Ni pute ni soumise… Billet d’humeur sur le burkini. », Agnès Laurent

Vous pensez que c’est vraiment l’Islam, le problème en France ?
Soyons honnêtes deux minutes : le problème c’est que nous nous parons de valeurs d’égalité mais qu’en réalité, nous ne protégeons pas les nôtres de l’oppresion.

Et là, paf! dans la tronche, un burkini. Un symbole, une gifle qui nous montre avec un vêtement visible ce que nous laissons d’habitude passer sans rien dire. Trop, c’est trop, il faut lutter.

Et si nous luttions intelligement, avec des armes qui permettraient à la fois de réduire l’influence du wahhabisme mais aussi de redonner du pouvoir aux êtres humains.

Moi Président, je ne forcerais personne à retirer ou à remettre des vêtements. En revanche, je créerais un délit d’incitation à la honte de soi5, sur la même base que l’incitation à la haine raciale. Chacun aurait le droit de dire qu’il/elle porte le hijab/le burkini/un short ras-la-salle-de-jeu en son âme et conscience mais personne n’aurait le droit de dire ou d’écrire que celleux qui ne le font pas sont des (im)pudiques qui ne se respectent pas.

Dans l’action, dans l’émotion, dans l’immédiat, je suis d’accord, ça ne changerait pas grand-chose. En revanche, au niveau du symbole et de la pérennité des valeurs, ça poserait un cadre légal contre certains discours violents et inégalitaires qui sont aujourd’hui portés par de nombreux courants, qu’il s’agisse de toutes les formes d’intégrisme mais aussi de certains discours commerciaux…

Voilà où j’en suis aujourd’hui dans ma réflexion pour une France qui soit à la fois plus tolérante envers les choix individuels, qui prône l’intégration mais qui défende néanmoins des valeurs humanistes et égalitaires. Pas d’amalgame, pas de loi considérant différemment les français, juste un vœu d’égalité suivi par des actions en justice partout où l’oppression nuit à nos concitoyens.


Articles cités dans cet article :


  1. J’ai parfaitement conscience que cette appellation est purement subjective et correspond à ma qualification du wahhabisme, le courant de l’Islam le plus riche du monde

  2. J’ai comme dans l’idée que des menaces de mort pour une privatisation de piscine, c’est plus choquant que la privatisation elle-même. Il va cependant falloir que je me fasse à l’idée que ce que porte les gens est plus important que les menaces qui pèsent sur leurs vies… 

  3. Villeneuve-Loubet, Mandelieu-la-Napoule et au Cap-d’Ail (Alpes-Maritimes), Sisco (Haute-Corse), Leucate (Aude), Le Touquet, Oye-Plage (Pas-de-Calais)… 

  4. Le terme hijab, ou en arabe, حِجَاب est dérivé de la racine ḥ-j-b, hadjaba qui signifie « dérober au regard, cacher ». Il s’agit d’un voile recouvrant la tête en laissant le visage découvert. 

  5. Il est fort probable qu’un outil juridique existe déjà pour cela car la loi est, en général, bien faite. Si c’est le cas, il faudrait alors en faire l’usage et mieux en communiquer la notice. 

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