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citoyen 5 min Boris Schapira

Je ne suis pas Charlie, je suis français.

précisions pour ceux qui s’offusquent

Je ne suis pas Charlie parce que je n’appréciais pas le contenu de Charlie Hebdo. Je trouvais le ton trop provocateur, les dessins vulgaires et cette insistance à se moquer des fondamentalistes musulmans me gênait par sa récurrence qui, d’une certaine façon, ne montrait toujours qu’une vision haineuse et stupide de l’Islam. Je n’étais pas choqué par les tirages très réduits qui ne trouvaient pas forcément écho auprès des gens. La liberté d’expression n’implique pas qu’on doive toujours écouter ou lire ce qui est produit.

Je ne suis pas Charlie parce que je n’ai jamais eu leur courage. Il est facile de dire qu’on est prêt à mourir pour défendre ses idées. À faire, c’est quand même vachement plus couillu. Si j’y pense, je dois bien pouvoir citer immédiatement une quinzaine de causes fondamentales pour l’Humanité, risquées et où ma présence pourrait peut-être changer les choses. Mais au quotidien, je fais peu, si ce n’est prendre le temps d’y penser. Parfois, ça m’empêche de dormir la nuit mais il faut être honnête : très souvent, non. J’ai d’autres priorités dans ma vie : ma famille, mes enfants, mon boulot, mes loisirs. Égoïste ? Complètement. Un mec comme Charb’, lui, avait fait le choix de défendre des valeurs fondamentales pour notre Société, au péril de sa vie. Il avait renoncé au confort psychologique dans lequel je me prélasse. Ce mec-là a fait don de sa vie à notre société remplie de fainéants comme moi. Le Panthéon pour lui ? Immédiatement. La dénomination « Charlie » pour moi ? Pas méritée.

Je ne suis par Charlie parce que Charlie n’est qu’un lanceur d’alertes parmi d’autres et que pendant qu’on soutient ce journal satirique, on oublie de penser aux initiatives formidables sur lesquelles nous fermons allègrement les yeux depuis des mois ou des années, dans le domaine de l’humour mais aussi de l’investigation. La Presse utile à notre société, c’est aussi le Canard, c’est aussi Mediapart, c’est aussi le Monde Diplomatique. Ce sont aussi des gens comme Julian Assange, Edward Snowden… considérés comme des criminels un peu partout dans le monde et pas forcément bien accueillis en France. Donc je ne suis pas « Charlie », je suis davantage. Et j’aimerais tant qu’on le soit tous…

Je ne suis pas Charlie parce que je ne me reconnait pas dans l’utilisation qui est faite de cette phrase. Toutes les marques s’emparent du vocable qui est devenu un slogan. Les radios demandent à leurs auditeurs de finir systématiquement leurs interventions à l’antenne par « Je suis Charlie ». Des tee-shirts se vendent avec l’inscription. « Je suis Charlie » est un buzz, un hashtag, un réceptacle facile à atteindre pour déverser ses émotions. « Cliquez sur J’aime pour envoyer un soutien », à qui, comment ? « Envoie ce SMS pour marquer ton respect », ah ? Et si je ne le fais pas, je suis un gros bâtard ? Et si je prends 3 de secondes pour le faire, je deviens un mec bien automatiquement ? « Je suis Charlie », c’est l’expression populaire d’un deuil mélangé à la passion d’une grande manifestation de la pensée unique. Et du coup, « Je suis Charlie », ce n’est pas toujours très « Charlie », justement.

Je ne suis pas Charlie parce qu’être Charlie, ça va passer de mode. Peu en parleront encore dans deux ans ou alors comme d’une référence historique à un attentat terrible s’étant déroulé sur le sol français. Les intentions du mouvement actuel, elles, seront loin. À la place, on nous parlera des présidentielles, d’insécurité, en couplant le reportage avec un autre sur l’immigration (mais « aucun rapport, c’est une coïncidence de l’actualité »), les Roms ou les plombiers polonais qui volent le travail des français. On trouvera des boucs-émissaires différents ou on continuera avec les mêmes. Tous les tweets de soutien auront disparu depuis bien longtemps. « Je suis Charlie » n’a pas de corps. « Je suis Charlie » est éphémère, pas moi. Moi je serais encore là dans deux ans et je n’ai pas envie d’oublier. Alors je ne suis pas « Charlie ».

Enfin, je ne suis pas Charlie parce que Charlie est un journal et que je ce n’est pas un journal que je défends, mais un idéal. Cet idéal, il n’est pas « Charlie », il est d’intérêt public, il est laïc, il est issu d’une Culture héritée de la Révolution… française. Oui, cet idéal est français. Il n’est pas QUE français, bien sûr, mais il trouve ses racines dans un équilibre culturel et des valeurs qui perdurent depuis plusieurs centaines d’années dans notre pays : Liberté de la Presse, Egalité entre tous les citoyens (peu importe leur religion), Fraternité (envers les familles de toutes les victimes, envers tous les citoyens concernés par cette horreur).

Alors non, définitivement, je ne suis pas Charlie. Je suis français. Mon pays est celui où tous les « Charlie » sont chez eux et je préférerais qu’ils se sentent libres de dire qu’ils sont français (en plus d’être « Charlie » s’ils veulent) plutôt que de laisser le terme aux mains d’un parti d’extrême droite qui refuse de s’effacer pour partager sa douleur avec les autres.

Je ne suis pas « Charlie ». Je suis français.

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