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9 min Boris Schapira

Le code a changé

ou l’absurdité d’une PPL sur le code à l’Ecole

J’entends de plus en plus de gens dire :

La programmation devrait être enseignée dès l’école ou le collège parce que je pense qu’il est important qu’un maximum de gens sachent écrire du code.

Si je suis plutôt d’accord avec le premier argument, le second me gêne profondément. Jusque-là, je gardais mon avis pour certaines discussions privées mais le débat a franchi un nouveau cap avec cette proposition de loi visant à rendre obligatoire l’enseignement du codage informatique à l’école

L’article L. 121-1 du code de l’éducation est ainsi modifié :

I. - Après la première phrase, sont insérées deux phrases ainsi rédigées :

« Les objectifs prioritaires assignés aux écoles sont l’apprentissage de la langue française, la maîtrise de la lecture, de l’écriture, l’utilisation des mathématiques et l’apprentissage du code informatique. Ces savoirs doivent impérativement être acquis lors de l’entrée au collège. »

II. - Au début de la deuxième phrase, les mots : « Ils contribuent » sont remplacés par les mots : « Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur contribuent ».

Bien que nos députés s’y soient mis à 35 (incroyable) pour le signer, ce texte est d’une grande stupidité et je ne suis pas le seul à l’écrire (allez-y, ne serait-ce que pour voir la vidéo). Mais d’abord, regardons pourquoi on en arrive là…

Pourquoi on pourrait a priori être d’accord

Software is eating the world
Marc Andressen

Le monde logiciel fait partie intégrante de notre vie : la plupart des appareils qui étaient auparavant mécaniques embarque désormais des micro-contrôleurs, qui exécutent des routines écrites par des développeurs. Tous les secteurs sont progressivement concernés par cette révolution qui altère profondément le paysage économique mondial depuis une cinquantaine d’années, avec une fulgurante accélération ces 15 dernières années, grâce au Web.

A peu de choses près, nous sommes dans la même dynamique que celle qui a fait le succès des mécaniciens et des industries pendant la révolution industrielle : une caste très minoritaire de personnes (les informaticiens) détient aujourd’hui un jeu de compétences qu’une grande majorité de la population ne comprend pas et qui a une influence sur une grande variété d’axes économiques, avec parfois une incidence importante sur le quotidien des personnes (demandez aux caissières remplacées par des scanners ou aux ouvriers remplacés par des robots).

Sur le plan sociétal, l’informatique a également une position fondamentale. Parce qu’elle donne les moyens de traiter d’importantes quantités de données, elle permet de grands chantiers jusque-là impossibles (avez-vous déjà réfléchit à l’apport économique, très probablement incroyable, de Wikipédia ?). Mais elle permet aussi, par les mêmes moyens, de nombreux abus (notamment concernant le fichage des personnes). Ne pas comprendre comment tout cela fonctionne c’est, malheureusement, s’exposer.

Bref, si on s’arrêtait là, on pourrait se dire qu’en effet, le codage a sa place dans l’enseignement, au même titre que les mathématiques, le français et la propulsion de boulettes de papier. Mais en fait, non.

Pourquoi je ne suis pas vraiment d’accord

Coder n’est pas jouer

La science informatique est une science formelle, dont l’objet d’étude est le calcul au sens large, c’est-à-dire non pas exclusivement arithmétique, mais en rapport avec tout type d’information que l’on peut représenter de manière symbolique par une suite de nombres.
Wikipedia

L’informatique englobe un certain nombre de champs d’études qui vont bien au-delà du code. Car le code n’est qu’une façon de dire ce qu’on veut à une machine. Là où la science informatique a une vraie valeur, c’est dans sa définition de grands concepts d’infrastructure, d’algorithmie, de stockage… qui permettent de bien définir ce qu’on veut. Apprendre le code à des élèves ne les fera pas devenir chef de chantier, ça leur donnera uniquement une pelle pour creuser. Un peu comme si, du français, on n’apprenait que les mots, mais pas la grammaire, la conjugaison, l’analyse de textes de grandes auteurs…

Non, l’informatique n’est pas essentielle

Avez-vous la moindre idée de la façon dont l’eau est acheminée jusque chez vous ? Non, et pourtant vous ne pourriez pas vivre sans. Savez-vous comment fonctionne un moteur à injection ? Probablement que non, ou mal, mais votre emploi en dépend sûrement (directement ou non). Savez-vous gérer une prison ? J’en doute, pourtant les métiers du pénitentiaire ont de vrais besoins de recrutement.

Ces trois exemples ne sont pas là pour souligner l’impuissance du système éducatif à former des individus qui peuvent répondre à leurs propres besoins (eau), aux nécessités logistiques de leur pays (transport motorisé) ou à des impératifs économiques (insuffisance des profils managériaux dans le monde pénitentiaire). Au contraire, ils sont là pour souligner sa versatilité.

Parce qu’il est impossible de former des gens à tout, il est important de les former à l’essentiel et de leur apprendre à apprendre.

Si vous le voulez, vous pourrez apprendre la logistique, la mécanique et un nouveau métier parce que vous savez lire, compter, réfléchir et apprendre (et que vous avez a priori un peu de temps à passer à ce sujet). L’informatique est évidemment importante comme outil pour réaliser autre chose (en tant que savoir-faire, donc) mais son enseignement en tant que savoir est probablement moins important aujourd’hui que celui du Français ou des Mathématiques (qui sont des fondamentaux. Vous vous imaginez vivre sans savoir écrire et compter, vous ?).

Les cordonniers sont des gens qui n’ont vraiment pas de bol

L’informatique, en tant que science de l’information, est très bien lotie. Vous connaissez l’expression « Les cordonniers sont les plus mal chaussés » ? Nous, c’est l’inverse. Il est incroyablement facile de trouver de la formation en ligne concernant le code et l’informatique en général. Tutoriaux, MOOC, blogs, entreprises… tout le monde partage son savoir, en discute, le remet en cause régulièrement.

Evidemment, le niveau de compétence varie énormément d’un site à un autre. Certaines sources d’informations sont fiables, d’autres non. Certaines instruisent, d’autres donnent des astuces. Mais je préférerais de loin que le système éducatif continue à apprendre à nos enfants à faire des recherches documentaires efficaces - en recoupant, justement, les informations - sur le sujet de leur choix plutôt qu’il les forme à coder des boucles itératives. Ils auront tout le loisir d’apprendre ça sur Internet plus tard, s’ils le souhaitent.

Enseignement non, Culture oui

Alors que faire ? D’un côté, l’importance du code est indéniable. De l’autre, son enseignement en tant que matière dans les cursus de l’Education Nationale n’a pas vraiment de sens.

Ne changeons rien

En fait, l’Education Nationale n’est pas complètement stupide (peu importe ce qu’en pense le législateur) et il existe un truc extraordinaire qui s’appelle le socle commun des connaissances et des compétences. Ce socle présente ce que tout élève doit savoir et maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire. Dans ce socle figurent la compétence mathématique et les compétences de base en sciences et technologies.

Ces compétences sont, bien sûr, enseignées à travers plusieurs matières dont les Mathématiques, la Physique, la Chimie, l’Histoire (oui, l’Impression ou la Revolution Industrielle, c’est aussi de l’histoire des Sciences), la Philosophie et l’Education Civique (pour l’enseignement du concept d’information, son importance et le contrat social entre les citoyens et l’État à qui ils confient la sécurité de leur vie privée)… et la Technologie.

En sixième, le domaine d’application retenu est : les moyens de transports.

  • analyse de produits (objets techniques peu complexes) pour comprendre les besoins essentiels ou créés auxquels ils répondent, leur constitution et leur fonctionnement,
  • découverte et la mise en œuvre de moyens élémentaires de fabrication,
  • usage raisonné des technologies de l’information et de la communication.
  • évolution des objets à travers le temps.
    Wikipedia, « Technologie dans les collèges français »

Il serait donc peut-être pertinent qu’on offre aux professeurs de Technologie l’opportunité de mieux enseigner leur matière avant de proposer d’ajouter des choses au programme, non ?

Ouvrir l’enseignement

Mais ce n’est pas la seule opportunité qui s’offre au législateur : l’ouverture de l’Ecole publique à des interventions (bien encadrées) de personnes du secteur privé en est une, le temps périscolaire imposé à nos élèves de primaire en est une autre. Par exemple, durant ces moments municipaux déconnectés de l’Education Nationale, il serait très facile d’enseigner les bases de l’informatique à des enfants en jouant :

  • Une craie et un dessin au sol suffisent à enseigner le tri par bulle.
  • Ils sont ravis d’apprendre les bases de la stéganographie. Apprenez-leur un chiffre de César, vous verrez !
  • Distribuer une balle à chacun, alignez-les en file indienne et faites passer un seau dans lequel chacun pose sa balle avant de passer à son voisin. Parfait, ils ont maîtrisé l’itération. Comment décider à quel moment donner le seau, et si la file est circulaire, à quel moment le récupérer ? Parfait, vous venez de les sensibiliser à la condition de sortie.
  • … etc.

Cette approche à plusieurs avantages :

  • Elle est ludique.
  • Elle peut démarrer très tôt dans la formation des enfants.
  • Elle donne de véritables concepts, ne fait pas de nos enfants des presse-boutons.

Qu’attend-on ?

Vraiment prendre le taureau par les cornes

Mais tout cela doit s’effacer derrière une réalité bien plus forte : l’informatique n’est pas un impératif d’enseignement, c’est un impératif de Culture de l’ensemble de la Société, au même titre qu’un bagage essentiel de plein de petites choses qui manquent pour être des individus libres dans la France d’aujourd’hui.

Pour toutes les raisons déjà évoquées, l’informatique a une influence considérable sur la vie de nos citoyens : pas demain, pas après-demain, aujourd’hui. C’est donc la génération actuelle d’actifs qu’il faudrait convaincre et éduquer en parlant davantage des problématiques liées aux données.

La Presse et la télévision pourrait par exemple expliquer plus souvent les erreurs incroyables qui parsèment les fichiers de Police et Gendarmerie ou le gain potentiel qu’on peut tirer d’une Stratégie Numérique bien pensée. Nous pourrions même aller jusqu’à proposer des exercices de logique à la fin des journaux (il suffirait d’écrire un article sur l’automatisation de la résolution d’un Sudoku) ou, soyons encore plus fous, des programmes dédiés à l’informatique dans la programmation télévisuelle du Service Publique.

Ça aurait plus de gueule que les Ch’tis à Choubidous-Sur-Yvette, non ?

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