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5 min Boris Schapira

Infusion numérique

L’idée centrale de [l’]ouvrage [de Tyler Cowen] est que l’évolution technologique va totalement polariser le monde du travail entre des travailleurs hyper complémentaires aux machines intelligentes et très bien rémunérés et une masse informe d’individus peu compatibles et clairement laissés sur le bas côté.

« Le système éducatif français en phase avec l’avenir (troll à méditer) » par Stéphane Menia pour Econoclaste

Le marché de l’emploi est en constante mutation. Dans la branche des Services, les bases de l’informatique grand public sont devenues un pré-requis communément admis. Impossible de trouver un emploi si on ne sait pas se servir d’un PC sous Windows et ouvrir Office. Mais on aurait tort de penser que l’inclusion de l’informatique va s’arrêter là.

Je suis également persuadé qu’une mutation lente va, durant dix prochaines années, voir s’imposer une séparation naturelle entre ceux qui sont capables de mettre à profit l’outil informatique pour réaliser les missions qui leur sont confiées et les autres. Je ne parle pas de savoir se servir d’un traitement de texte ou d’un progiciel pour répéter la même tâche ad nauseam mais bien de connaitre les bases de la recherche d’information, du traitement de données ciblées comme plus générales, de l’automatisation de la production de livrables ou de la modularisation de la boite à outils de l’entreprise.

D’ici 2020 – autant dire demain – 90 % des emplois nécessiteront des compétences numériques, et nous ne sommes pas prêts.

Neelie Kroes, vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique

Ces profils existent déjà. Je les croise lors de mes missions. Ils ne sont pas informaticiens, mais comptables, secrétaires, commerciaux, politiques, journalistes… Et même parfois ouvriers, agents d’entretien, chauffeurs… Ils sont souvent précurseurs au sein de leurs structures et n’ont besoin de notre aide que pour appuyer des stratégies numériques déjà amorcées, ou pour les inscrire dans la durée. Ils se renseignent, apprennent, influencent et mettent en place les briques d’un système d’information sans même le savoir.

Un schéma montrant que devant une tâche répétitive, les "geeks" perdent du temps à mettre en place une solution algorithmique… qui s'avère rentable sur le long terme.
Gestion des tâches répétitives par les "geeks" et les "non-geeks". Difficile de trouver la paternité, même si plusieurs sources remontent à Bruno Oliveira.

Je pense à ce boulanger, auquel un apprenti avait installé un outil de gestion de la relation client (CRM) pour la gestion de ses ventes en nombre aux entreprises. J’ai également en tête ces danseuses qui étaient allés chercher des étudiants en informatique pour les aider à réaliser un projet de spectacle dynamique où le public pourrait visualiser et influencer les chorégraphies via son smartphone. Arrivés sur place, les étudiants avaient la surprise de voir que les danseuses avaient uniquement besoin d’eux pour des détails, ayant appris sans eux à produire un site web mobile. Et je ne parle même pas de tous ces journalistes qui découvrent, les uns le Web en tant que médium, les autres les joies du fact-checking, véritable expertise de la donnée ou de ces élus locaux qui entre-aperçoivent le potentiel participatif du Web pour une meilleure répartition du pouvoir entre élus et citoyens.

On pourrait penser que seuls ceux qui auront la chance de bénéficier d’une formation adéquate sortiront leur épingle du jeu. Je ne le pense pas, du moins pas à l’échelle des 10 prochaines années. Tout me laisse à penser que le système éducatif n’est pas davantage prêt pour cette Infusion Numérique qu’il n’était prêt pour la Révolution Industrielle. L’Education dans le primaire et le secondaire a d’autres objectifs et le suivi d’étudiants en Grandes Écoles de Commerce ou en d’Informatique me le confirme : nous produisons encore beaucoup de profils très orientés vers l’informatique ou vers la réalisation des missions confiées, rarement les deux. Certains étudiants s’en sortent mieux à l’Université où ils arrivent à composer leur cursus en fonction de leurs besoins. Mais ce n’est pas le système qui les aide, ce sont eux qui l’utilisent. Quand ils ne se perdent pas en essayant de rentrer leur profil dans une des cases du jeu qu’on leur présente, ces étudiants sortent très vite du lot et opèrent là où on ne les attend pas, apportant des compétences numériques à des métiers, des associations ou des arts auxquels ils donnent un souffle nouveau.

Tout se jouera donc, à court terme, sur la capacité de quelques individus à se former seuls (et en continu) via, par exemple, des cours en ligne (avec notamment un plein essor des MOOC en France) ou le recours à la formation continue ; à encourager leurs enfants pour qu’ils intègrent au plus tôt les gains à l’usage comme intellectuels permis par la découverte de la programmation (par le biais de Coding Goûter par exemple) ; à ne pas stigmatiser leur construction d’un profil social aussi numérique que non-numérique.

Reste une inconnue, la rencontre sur le marché de l’emploi entre ces profils et leurs futurs employeurs. Il y a fort à parier qu’elle ne se passera pas dans les infrastructures d’État comme le Pôle Emploi, ne disposant déjà pas des ressources suffisantes pour analyser correctement les profils plus « classiques » qui s’y inscrivent. Plus probablement, le recrutement se fera par le biais de cabinets spécialisés à qui je souhaite bien du courage. Car l’homo numericus ne se trouve pas dans les listings de diplômés. Il est nulle part et partout à la fois, probablement là, derrière son écran, à changer le monde sans le savoir.

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