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4 min Boris Schapira

Une leçon d'Histoire

Mon père est juif, ma mère est catholique. Aucun des deux n’est pratiquant aussi à l’heure du choix me concernant, ils ont préféré ne pas le faire. Du coup, je ne me posais pas vraiment de questions sur la foi, mais plutôt sur l’Histoire de ma famille. Chaque fois que j’abordais mes origines, on me parlait systématiquement d’Israël. Je ne comprenais pas bien les enjeux issus de l’instauration d’un État juif sur les territoires palestiniens mais j’avais saisi que tout ça me dépassait franchement. En grandissant, j’ai eu la chance d’avoir des professeurs d’Histoire-Géo extraordinaires qui m’ont fait connaître la politique (ce qui ne veut pas dire qu’ils politisaient leurs cours, une nuance qu’on oublie souvent), la vie civique et le sens critique. L’un d’entre eux m’a particulièrement marqué.

Alors que nous abordions le conflit Israëlo-Palestinien au travers de la crise pétrolière de 1973 et de la guerre de Yom Kippour, mon besoin d’en savoir plus s’est manifesté par une très grande quantité de questions (parfois redondantes) sur chaque point abordé. Avec le recul, je comprends l’effort qu’a dû faire mon professeur pour ne pas venir m’exploser la tête contre mon bureau (petit clin d’œil à mes amis professeurs qui se retiennent chaque jour)… Au lieu de ça, il m’a demandé de noter mes questions et de venir le voir à la fin du cours.

Tout le monde est sorti et je suis arrivé avec ma feuille. Il m’a regardé droit dans les yeux, d’un regard provoquant quand je lui connaissais bien et m’a dit de sa voix cynique :

Tes questions sont complètement connes.

Son regard m’a glacé le sang tandis que mes oreilles devenaient brûlantes de rage et de honte. Il a enchaîné avec sa gouaille habituelle :

Si je répondais à toutes tes questions, t’en ferais quoi ? Tu apprendrais ce que je te dis comme un benêt ? Pour comprendre quelque chose, il va t’en falloir plus que ça sinon tu vas encore devenir un de ses petits cons qui répètent ce qu’on leur dit de répéter. Dégage, je vais voir ce que je peux faire.

Intimidé, je suis parti sans rien dire et très rapidement. Nous n’en avons plus reparlé. J’étais honteux d’avoir posé des questions qui, avec du recul, me semblaient en effet stupides. De son côté, le professeur ne manifestait aucune intention de partager quelque chose de plus avec moi. Je me faisais tout petit sur ma chaise.

Une douzaine de jour plus tard, nous avons reçu à la maison une grosse enveloppe. Elle contenait des dizaines de photocopies d’articles parus entre 1920 et 1985 sur la(les) religion(s), la politique et l’économie au Proche-Orient, des photocopies de divers livres d’Histoire édités à différentes époques (avec des éléments parfois très différents) et des biographies d’hommes politiques marquants.

Il n’y avait rien d’autre. Aucun mot, aucune adresse au dos de l’enveloppe, aucune consigne, aucune indication de la façon dont lire tout ça. J’ai tout étalé par terre dans ma chambre, j’ai essayé de recouper des choses, j’ai beaucoup lu. Chaque nouvelle pièce soulevait une nouvelle question mais petit-à-petit, et avec le temps (ça m’a bien pris 5 ou 6 jours pour tout lire), des briques de compréhension se sont mises en place et je me suis construit ma vision des choses.

Après plusieurs semaines, je suis allé parler à mon professeur. J’ai juste dit merci pour l’enveloppe, avant d’aller m’asseoir. Je ne savais pas quoi dire de plus. Depuis son bureau, il m’a regardé avec un petit sourire amusé, d’un air qui semblait me dire que je n’avais encore rien compris, mais qu’au moins maintenant j’avais les clés pour le faire.

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