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citoyen 7 min Boris Schapira

Réflexions autour de Note2Be

Prenez votre shaker. Ajoutez une grosse cuillerée d’Internet, cet espace virtuel où chaque nouvelle possibilité est à la fois perçue comme novatrice et comme dangereuse. Glissez une pincée d’Education Nationale, institution française remplie d’adeptes du porté de pancartes. Secouez, ramassez les morceux…

Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?

Note2Be était un site qui permettait aux internautes de « noter » des professeurs. Les critères de notation étaient tout ce qu’il y a de plus sérieux et l’initiative même n’avait rien de farfelue puisqu’elle naissait des volontés du rapport Attali (si si, page 28). Invoquant les lois sur la conservation des données, les principaux syndicats enseignants ont intenté un procès au site afin qu’il supprime les noms des professeurs. Pourquoi ?

« La question, ce n’était pas les notes (dont la moyenne, 14, était par ailleurs assez bonne), c’est le principe même de ce site qui réside dans une démarche consumériste. C’est-à-dire qui met sur un même niveau le jugement d’un produit et une appréciation sur une mission de service public. »

Parce que !

D’abord, petit cours de vocabulaire : le premier sens du mot consumérisme (ici utilisé pour désigner les critiques éparses liées aux dérives de la société de consommation) désigne le comportement des consommateurs qui tendent à s’informer, constituer des associations et défendre leurs droits. Je ne vois pas ce que cela pourrait avoir de nuisible si les étudiants clamaient enfin leur droit à l’éducation, se réunissait pour parler de leurs professeurs ou des programmes inculqués. À l’inverse, l’attitude accusatrice des syndicats enseignants donne une image négative de l’étudiant, simple victime inconsciente d’une société consommatrice de tout et de rien. Le concept est de Note2Be est clairement de jouer sur la corde de la dénonciation mégalo (sans parler des autres ficelles, magnifiquement épinglées par Jérôme), mais je ne crois pas que les étudiants soient stupides. Pour le vérifier, j’ai mené ma propre expérience avant le début de cette affaire.

Rien de vaut l’expérimentation

Je suis allé sur Note2Be le mois dernier pour voir les notes de mes anciens profs de lycée. La moyenne globale des notes était plutôt bonne. De plus, elles correspondaient précisément à l’idée que j’ai de mes professeurs de lycée avec suffisamment d’années de recul pour faire le tri entre les désagréables efficaces et les sympathiques inutiles. Les professeurs dont j’ai le plus suivi les enseignements, dont le discours m’avait poussé et motivé dans la poursuite d’une voie que j’aimais… ces professeurs avaient des notes excellentes. Et pourtant si vous saviez les peaux de vaches que ça pouvait être ! Mais l’étudiant n’est pas si stupide que les syndicats enseignants le craignent et il sait faire la part des choses, même quand il s’est pris une « bulle ».

Alors pourquoi voudraient-ils interdire ce site ? La « protection de la vie privée » si chère à la CNIL ? Soyons réalistes, c’est juste une bonne blague. Il m’a fallu environ 10 secondes sur Google pour retrouver les nom, prénom, adresse, numéro de téléphone et temps chronométré sur 10km de mon ancienne professeur de physique en partant uniquement de la matière enseignée et de l’établissement fréquenté. La justice ne s’y est pas trompé et les conclusions du procès sont anecdotiques : interdiction à Note2Be de livrer les noms et prénoms des professeurs. Ne lui reste plus qu’à donner à la place la matière et l’établissement ou à se trouver remplacer par un concurrent qui, parce qu’il ne sera pas hébergé en France, ne pourra pas subir aussi facilement le courroux de nos autorités.

Extension du domaine de la lutte

La vraie raison invoquée par l’accusation est celle-ci :

« il faut rappeler, que les enseignants sont évalués tous les ans par leur chef d’établissement, mais également au-delà font aussi l’objet d’inspections pédagogiques. »

Voilà donc le point sensible : l’évaluation des enseignants. Un concept que je n’ai jamais compris. Personnellement, je suis pour une évaluation claire et transparente mais pas des enseignants : plutôt des enseignements, ainsi qu’une évolution de la notion de responsabilité.

Auto-évaluation

J’ai souvent été surpris du nombre de professeurs qui pratiquaient cette méthode avec leurs élèves sans jamais l’appliquer à eux-même. C’est pourtant un des exercices les plus formateurs qui soient que de juger soi-même ses propres actions. Pourtant combien de professeurs de maths avez-vous entendu dire :

« Ecoutez, j’ai été ravi de la façon dont nous avons avancé sur le chapitre du calcul des surfaces. Vous avez pris les concepts à bras le corps et je vous en félicite. L’année prochaine j’essaierai de faire aussi bien avec la classe suivante et peut-être d’approfondir plus les courbes pour que ce soit encore plus clair pour vous. »

Évaluation par les étudiants

Note2Be était une mauvaise option car le site laissait trop de liberté aux perturbateurs. Mais le site a ouvert la voie d’une nouvelle donne en matière d’évaluation. Cela se fait depuis des années dans de nombreuses Ecoles d’excellence (commerce, ingénieur) et même dans certaines facultés. Il est temps que les professeurs se confrontent publiquement (ce mot est important car certains professeurs le font déjà au sein des classes mais cela n’est pas suffisant) à l’avis de leurs étudiants.

Évaluation et transparence

Les inspecteurs de l’Education Nationale font certainement un métier profond et nécessaire (quoique je doute que prévenir l’enseignant plus d’une semaine avant pour qu’il ait le temps de bien préparer sa classe soit utile). Cependant que se passe-t-il quand l’évaluation est mauvaise ? Les parents sont-ils informés ? Les étudiants sont-ils informés ? Des sanctions sont-elles prises qui permettent un rétablissement immédiat d’un bon niveau d’éducation pour les étudiants lésés ? Des mesures sont-elles prises pour éviter qu’un même professeur ne recommence ailleurs un mauvais enseignement déjà sanctionné ? Là aussi il est temps d’informer clairement les contribuables de ce qui est fait et de se donner les moyens de trouver des solutions.

Mieux répartir les responsabilités

« Responsabilité » est un gros mot qu’il ne faut surtout jamais prononcer dans le corps enseignant. Et pour cause, qui voudrait qu’on lui rappelle à tout bout de champs qu’il est responsable de la réussite ou de l’échec d’un futur individu ? Personne, d’autant que ce n’est absolument pas la tâche du professeur malgré ce qu’en pense nombre de parents (dont ça soulage la conscience). Et pourtant, la plupart d’entre eux continuent à travailler seuls, à monter leurs programmes seuls, à préparer leurs évaluations seuls et surtout à se sentir coupables seuls.

Pour un meilleur enseignement et de meilleurs conditions de travail, pourquoi ne pas favoriser la transversalité entre établissements : constitution de programmes d’enseignements communs et réunion pédagogique par matière entre professeurs d’établissements différents (qu’on n’arrête de nous faire croire qu’en réunion pédagogique, le prof de sport donne son avis sur la pédagogie des maths); constitution d’assemblées d’évaluation et de discussion qui pourraient alléger le poids de l’inspection et faciliter les échanges constructifs… Des pistes qui ne coûtent rien, qui bouleversent un peu les habitudes mais qui pourraient amener à de vraies améliorations.

Conclusion

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur le sujet et certains autres blogueurs n’ont pas manqué de s’exprimer. Je pense notamment à Eric qui analyse la sanction envers Note2Be par la lorgnette du Web 2.0. Ce qui est marrant, c’est que le mouvement est en pleine extension et qu’on ne devrait pas tarder à voir apparaître Note2bib, clone arriviste du concept cette fois-ci appliqué au monde médical. Sauf que contrairement aux élèves qui n’ont pas vraiment le choix, les patients peuvent eux changer de médecin comme ça leur chante… ça doit trembler chez les blouses blanches.

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