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4 min Boris Schapira

Décalage

J’entre dans l’Hotel Potocki, avenue de Friedland. Je tends mon carton d’invitation avec un sourire au responsable de la sécurité qui m’interpelle, puis à la réceptionniste et enfin à l’hôtesse qui semble ne pas trouver mon nom sur le registre des invités.

"- Vous êtes un parent ?__
_- Non, un diplômé.

- Vous arrivez en retard.
_- Je sais. Je suis désolé."__

Lorsque je pénètre dans l’auditorium aménagé pour l’occasion, j’entends les derniers mots du directeur. Il remercie les étudiants, délivre quelques bouquets à ses collègues féminines, un énorme à celle qui tient tous les ans entre ses mains sa fiche de paie. Lorsqu’il invite les parents à rejoindre le buffet et les diplômés le podium, je comprends que j’arrive trop tard.

J’attends que la foule se lève, je me fraie un chemin jusqu’à ce qui semble être l’intendance de la soirée, espérant un mot de réconfort et peut-être le certificat pour lequel je suis venu. En arrivant à proximité de la table, mon regard croise celui de l’organisatrice que j’identifie immédiatement à sa visible anxiété.

J’écarte à peine les lèvres pour lui adresser timidement un "bonsoir" mais elle m’interrompt :

"Ah, vous allez attendre, vous. Manquerait plus que ça. Et puis vous étiez où d’abord ? Vous ne pouviez pas être là à l’heure ?"

J’aurais pu lui répondre. Mais ce n’était pas une question. Je comprenais sa frustration. Elle avait sûrement passé des heures à organiser cette soirée. Et puis, que lui aurais-je dis ? "Je m’excuse si vous avez le sentiment que mon absence a pu gâcher votre soirée. Mon emploi me passionne mais me prend du temps et de l’énergie. Je sors à peine de deux semaines de formation et je ne me voyais pas demander à nouveau à mon patron de partir plus tôt. Et pour tout vous dire, je n’en avais pas envie". Je ne pense pas qu’elle aurait compris.

Sur l’estrade, je me fais petit. Tout le monde me lance des vannes sur mon absence. Certains me demandent pourquoi je suis là, puisque visiblement je n’ai pas validé l’année. Je suis impressionné de voir comment l’imbécilité amène facilement aux conclusions hâtives puis m’en veux quasi-instantanément de porter si rapidement un jugement ne valant pas mieux. Ils ont tous l’air heureux, beaux, jeunes et même bronzés pour certains. Je suis fatigué, un peu blanc, rasé du matin et mes dernières vacances remontent à Noël. Quelque chose ne colle pas.

Les personnes se placent par affinité. Je me retrouve à l’extrême droite et prie pour que l’objectif du photographe ne soit pas grand angle ou qu’il cadre à gauche. Je commence à penser que ma place n’est pas parmi ces étudiants, et qu’ils ne se porteraient pas plus mal si je n’étais pas sur leur photo de fin de cursus.

Lorsqu’on nous autorise enfin à rejoindre le buffet je me dirige vers l’organisatrice. Elle me remet mon "Certificat d’Etudes en Ingénierie d’Affaires dans les Technologies de l’Information et de la Communication", un presse-papier à l’effigie de l’Institut (et à mon nom) et une sacoche en tissu. Je pense intérieurement qu’ils ont intérêt à écouler leur stock de sacoches : l’Institut change de nom cette rentrée : ils ne pourront plus les distribuer aux nouveaux étudiants. Rapidement, ce cadeau m’encombre. Je le roule en boule et le fourre dans ma sacoche en cuir noir. J’espère qu’il ne nous feront pas le même cadeau lorsque je recevrais mon diplôme d’ingénieur.

Je prends une coupe de champagne au buffet, cherche des yeux quelqu’un avec qui j’aurais envie de parler. Naturellement, je me dirige vers les deux responsables de la communication de mon Ecole d’Ingénieurs. Elles m’accueillent avec des grands sourires, des félicitations. Je souris enfin. Nous discutons quelques minutes, je prends de leurs nouvelles. Je suis heureux de les voir. J’ai de bons souvenirs de salons étudiants en leur compagnie. J’échange ensuite quelques mots aimables avec des anciens camarades que je croise, puis avec une jeune femme intéressante, responsable des achats SI chez NRJ (Claudia, je crois).

Finalement, je n’arrive à échanger qu’avec les "pièces rapportées". Il est temps que je m’éclipse. Je prends une dernière coupe, discute à droite et à gauche, dévore quelques petits fours. Arrivé chez moi, j’enfile un short, un tee-shirt et un sweat. Il fait froid, je suis épuisé, mais j’ai besoin de faire voyager mon esprit alors je pars courir dans le noir.

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