Prenez votre shaker. Ajoutez une grosse cuillerée d’Internet, cet espace virtuel où chaque nouvelle possibilité est à la fois perçue comme novatrice et comme dangereuse. Glissez une pincée d’Education Nationale, institution française remplie d’adeptes du porté de pancartes. Secouez, ramassez les morceux…
Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?
Note2Be était un site qui permettait aux internautes de “noter” des professeurs. Les critères de notation étaient tout ce qu’il y a de plus sérieux et l’initiative même n’avait rien de farfelue puisqu’elle naissait des volontés du rapport Attali (si si, page 28). Invoquant les lois sur la conservation des données, les principaux syndicats enseignants ont intenté un procès au site afin qu’il supprime les noms des professeurs. Pourquoi ?
“La question, ce n’était pas les notes (dont la moyenne, 14, était par ailleurs assez bonne), c’est le principe même de ce site qui réside dans une démarche consumériste. C’est-à-dire qui met sur un même niveau le jugement d’un produit et une appréciation sur une mission de service public.”
Parce que !
D’abord, petit cours de vocabulaire : le premier sens du mot consumérisme (ici utilisé pour désigner les critiques éparses liées aux dérives de la société de consommation) désigne le comportement des consommateurs qui tendent à s’informer, constituer des associations et défendre leurs droits. Je ne vois pas ce que cela pourrait avoir de nuisible si les étudiants clamaient enfin leur droit à l’éducation, se réunissait pour parler de leurs professeurs ou des programmes inculqués. A l’inverse, l’attitude accusatrice des syndicats enseignants donne une image négative de l’étudiant, simple victime inconsciente d’une société consommatrice de tout et de rien. Le concept est de Note2Be est clairement de jouer sur la corde de la dénonciation mégalo (sans parler des autres ficelles, magnifiquement épinglées par Jérôme), mais je ne crois pas que les étudiants soient stupides. Pour le vérifier, j’ai mené ma propre expérience avant le début de cette affaire.
Rien de vaut l’expérimentation
Je suis allé sur Note2Be le mois dernier pour voir les notes de mes anciens profs de lycée. La moyenne globale des notes était plutôt bonne. De plus, elles correspondaient précisément à l’idée que j’ai de mes professeurs de lycée avec suffisamment d’années de recul pour faire le tri entre les désagréables efficaces et les sympathiques inutiles. Les professeurs dont j’ai le plus suivi les enseignements, dont le discours m’avait poussé et motivé dans la poursuite d’une voie que j’aimais… ces professeurs avaient des notes excellentes. Et pourtant si vous saviez les peaux de vaches que ça pouvait être ! Mais l’étudiant n’est pas si stupide que les syndicats enseignants le craignent et il sait faire la part des choses, même quand il s’est pris une “bulle”.
Alors pourquoi voudraient-ils interdire ce site ? La “protection de la vie privée” si chère à la CNIL ? Soyons réalistes, c’est juste une bonne blague. Il m’a fallu environ 10 secondes sur Google pour retrouver les nom, prénom, adresse, numéro de téléphone et temps chronométré sur 10km de mon ancienne professeur de physique en partant uniquement de la matière enseignée et de l’établissement fréquenté. La justice ne s’y est pas trompé et les conclusions du procès sont anecdotiques : interdiction à Note2Be de livrer les noms et prénoms des professeurs. Ne lui reste plus qu’à donner à la place la matière et l’établissement ou à se trouver remplacer par un concurrent qui, parce qu’il ne sera pas hébergé en France, ne pourra pas subir aussi facilement le courroux de nos autorités.
Extension du domaine de la lutte
La vraie raison invoquée par l’accusation est celle-ci :
“il faut rappeler, que les enseignants sont évalués tous les ans par leur chef d’établissement, mais également au-delà font aussi l’objet d’inspections pédagogiques.”
Voilà donc le point sensible : l’évaluation des enseignants. Un concept que je n’ai jamais compris. Personnellement, je suis pour une évaluation claire et transparente mais pas des enseignants : plutôt des enseignements, ainsi qu’une évolution de la notion des responsabilité.
Auto-évaluation
J’ai souvent été surpris du nombre de professeurs qui pratiquaient cette méthode avec leurs élèves sans jamais l’appliquer à eux-même. C’est pourtant un des exercices les plus formateurs qui soient que de juger soi-même ses propres actions. Pourtant combien de professeurs de maths avez-vous entendu dire :
“Ecoutez, j’ai été ravi de la façon dont nous avons avancé sur le chapitre du calcul des surfaces. Vous avez pris les concepts à bras le corps et je vous en félicite. L’année prochaine j’essaierai de faire aussi bien avec la classe suivante et peut-être d’approfondir plus les courbes pour que ce soit encore plus clair pour vous.”
Evaluation par les étudiants
Note2Be était une mauvaise option car le site laissait trop de liberté aux perturbateurs. Mais le site a ouvert la voie d’une nouvelle donne en matière d’évaluation. Cela se fait depuis des années dans de nombreuses Ecoles d’excellence (commerce, ingénieur) et même dans certaines facultés. Il est temps que les professeurs se confrontent publiquement (ce mot est important car certains professeurs le font déjà au sein des classes mais cela n’est pas suffisant) à l’avis de leurs étudiants.
Evaluation et transparence
Les inspecteurs de l’Education Nationale font certainement un métier profond et nécessaire (quoique je doute que prévenir l’enseignant plus d’une semaine avant pour qu’il ait le temps de bien préparer sa classe soit utile). Cependant que se passe-t-il quand l’évaluation est mauvaise ? Les parents sont-ils informés ? Les étudiants sont-ils informés ? Des sanctions sont-elles prises qui permettent un rétablissement immédiat d’un bon niveau d’éducation pour les étudiants lésés ? Des mesures sont-elles prises pour éviter qu’un même professeur ne recommence ailleurs un mauvais enseignement déjà sanctionné ? Là aussi il est temps d’informer clairement les contribuables de ce qui est fait et de se donner les moyens de trouver des solutions. Un contrat de travail longue durée par exemple, qui devrait être renouvellé tous les 5 ans par le responsable d’établissement.
Mieux répartir les responsabilités
“Responsabilité” est un gros mot qu’il ne faut surtout jamais prononcer dans le corps enseignant. Et pour cause, qui voudrait qu’on lui rappelle à tout bout de champs qu’il est responsable de la réussite ou de l’échec d’un futur individu ? Personne, d’autant que ce n’est absolument pas la tâche du professeur malgré ce qu’en pense nombre de parents (dont ça soulage la conscience). Et pourtant, la plupart d’entre eux continuent à travailler seuls, à monter leurs programmes seuls, à préparer leurs évaluations seuls et surtout à se sentir coupables seuls.
Pour un meilleur enseignement et de meilleurs conditions de travail, pourquoi ne pas favoriser la transversalité entre établissements : constitution de programmes d’enseignements communs et réunion pédagogique par matière entre professeurs d’établissements différents (qu’on n’arrête de nous faire croire qu’en réunion pédagogique, le prof de sport donne son avis sur la pédagogie des maths); constitution d’assemblées d’évaluation et de discussion qui pourraient alléger le poids de l’inspection et faciliter les échanges constructifs… Des pistes qui ne coûtent rien, qui bouleversent un peu les habitudes mais qui pourraient amener à de vraies améliorations
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur le sujet et certains autres blogueurs n’ont pas manqué de s’exprimer. Je pense notamment à Eric qui analyse la sanction envers Note2Be par la lorgnette du Web 2.0. Ce qui est marrant, c’est que le mouvement est en pleine extension et qu’on ne devrait pas tarder à voir apparaître Note2bib, clone arriviste du concept cette fois-ci appliqué au monde médical. Sauf que contrairement aux élèves qui n’ont pas vraiment le choix, les patients peuvent eux changer de médecin comme ça leur chante… ça doit trembler chez les blouses blanches.
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12 réponses
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Un bon grooooooooos +1
Salut Boris,
C’est une très bonne réflexion et je suis d’accord avec toi sur le fond des idées. Cependant, je reste sceptique sur une évaluation par les étudiants à un niveau global. Pour reprendre tes termes, non l’étudiant n’est pas stupide mais il n’a malheureusement pas toujours le recul nécessaire pour noter objectivement ses enseignants. Parfois, il manque même de maturité. Il n’y a rien de méchant, mais c’est plus que gênant de constater que de très bons enseignants (sur le fond comme sur la forme) se font “descendre” par une majorité d’étudiants, pour des motifs qui n’ont absolument rien à voir avec des principes pédagogiques.
Autre chose, tous les étudiants prendraient-ils soin de noter de la même façon un cours qu’ils ont beaucoup ou pas du tout apprécié ?
Lorsque vient le moment d’évaluer un enseignant (j’ai eu à le faire à l’issue de mon premier semestre), l’étudiant doit s’efforcer à se concentrer sur la prestation pédagogique uniquement et justifier très précisément toute évaluation. En particulier, toute évaluation négative me semble impertinente si celle-ci n’est pas clairement justifiée.
C’est évident, c’est du bon sens et de la raison, mais on partir sur une vaste fumisterie en pratique.
Je souhaitais apporter ce complément et cette vision mais ceci dit, je pense aussi qu’il existe des enseignants qui devraient un peu apprendre à se remettre en question.
Correction :
“C’est évident, c’est du bon sens et de la raison, mais on peut rapidement partir sur une vaste fumisterie en pratique.”
L’évaluation était orientée sur la base de critères pédagogiques, ce qui limite les dérives. Pour ce qui est de l’évaluation “à l’émotion”, elle se contrebalance souvent entre ceux qui s’expriment “peu satisfaits” et ceux qui le sont plus que les autres. Tout ça dans l’hypothèse d’une évaluation par le plus grand nombre.
Oui, entre “souvent” et certaines hypothèses je suis aussi convaincu qu’on couvre la majorité des cas. Cependant, j’insiste car c’est du déjà vu et vécu dans deux écoles de management (raisonnablement, j’émets donc l’hypothèse que ça existe ailleurs), il arrive que les évaluations soient faussées car les étudiants ne jugent pas sur les critères idoines. Lorsqu’on ne comprend pas un cours, qui certes nécessite un investissement personnel bien plus lourd que les autres, est-il bien sérieux d’attribuer son propre échec à l’enseignant ? C’est sûr que c’est bien plus simple de jouer la carte du biais d’autocomplaisance que celle de l’honnêteté. Encore une fois, je ne parle absolument pas d’une généralité (je ne cherche même pas à quantifier tel ou tel phénomène) mais ces cas sont suffisamment répandus et connus pour ne pas les traiter comme étant anecdotiques.
@C-O : Allons, cela fait longtemps que la grande majorité des écoles d’ingénieurs et de commerces font ce genre d’évaluations via des questionnaires anonymes remis aux élèves. Personne n’y trouve à redire.
Par ailleurs, si l’objectivité de l’étudiant ou du lycéen peut être remis en cause, ce n’est pas pour cela que l’on devrait interdire le site. Après tout, la validité d’une info sur un blog peut être remis en cause pour les mêmes raisons. Et alors ? Les gens sont-ils cons au point de ne pas savoir comment interpréter une info comme une note d’un prof ?
Et quand bien même les gens seraient cons, j’ai envie de dire que c’est bien fait pour eux.
@cr0vax : je ne remets absolument pas en question les évaluations des enseignants, que ce soit dans le secondaire ou dans le supérieur. Au contraire, c’est une étape indispensable pour l’amélioration de la qualité des enseignements.
Je ne parlais pas directement du site dans mes précédents commentaires mais puisque tu l’évoques, Note2Be ne méritait pas d’exister, ne serait-ce que pour cette question de l’anonymat. Tu considères alors qu’on peut dire tout et n’importe quoi, sur n’importe qui ? Je suis désolé mais ce n’est pas ma vision des choses et même si certaines pratiques qu’on peut estimer à la limite d’une bonne éthique sont répandues, le fait qu’il existe des “cons” n’est pas un motif pour adopter un comportement similaire.
Par ailleurs, tout comme un étudiant connaît l’enseignant qui le note, il me semble tout à fait normal que la réciproque soit respectée (bien entendu, sous le couvert de l’anonymat pour ceux qui n’assument pas ce qu’ils pensent). Et ça, c’est à l’établissement ou à une entité fédératrice légitime de prévoir une procédure ou un processus d’évaluation. Note2Be sort du cadre mais il donnera, espérons-le, de bonnes idées aux autorités du domaine.
Je ne considère pas que l’on puisse dire n’importe quoi, mais je considère que l’on peut dire tout ce que l’on pense.
Crovax : “Allons, cela fait longtemps que la grande majorité des écoles d’ingénieurs et de commerces font ce genre d’évaluations via des questionnaires anonymes remis aux élèves. Personne n’y trouve à redire.”
Dans la notre (que je ne citerai pas) les questionnaires sont tout sauf anonymes (bien que l’école clame le contraire) et ça ôte tout intérêt à l’exercice. Sans la liberté de blâmer….
@PJ : Je ne sais pas si je suis d’accord avec toi. Je trouve que la facilité de blâmer est fortement contrariée par l’obligation d’éventuellement avoir à argumenter son propos. Reste à éviter bien sûr que le nom ne tombe entre les main du prof qui pourrait éventuellement, mais ça n’est pas à espérer, confondre évaluation et règlement de compte.
Quoi qu’il en soit, de nombreuses solutions CRM existent déjà pour la gestion des réponses à des questionnaires en ligne ou sur papier (le traitement de la première solution serait plus rapide). Ils font intervenir l’aléatoire et la logique des réponses, la qualité de la prose du répondant ou les termes récurrents…
Ca s’appelle Enterprise Feedback Management. A l’occasion, il faudra que je fasse un article là-dessus. Après tout j’ai quand même travaillé 3 mois sur le sujet…
Il n’est pas question ici de limiter “l’évaluation” à un simple QCM Excellent/Bon/Mauvais/Obiwankenobi.
Il est évident que toute notation doit être motivée et argumentée. Je me rappelle encore les frustrations lycéennes devant des copies à notation “subjective” (Histoire, Géographie, Lettres, Langues, etc.) où la note s’étalait, seule, en haut de la copie, comme un marquage au fer rouge que rien ne venait expliquer ou justifier…
La solution du CRM tient la route si elle est contrôlée par un tiers de confiance. Dans notre école, nous avons un système de ce genre (avec la possibilité, mais non l’obligation, d’argumenter) mais hébergé par l’école. Je ne parlerai pas de la sécurité plus que défaillante du contrôle d’accès, mais en dépit d’une soi-disant volonté d’anonymat, les noms des élèves apparaissent en haut des feuilles de résultats générées…
Dernier point, une fois les enquêtes passées, on s’aperçoit qu’il y a 2 catégories de profs : les vacataires, qui sont jetables et dont le turn over est très important, et les permanents, qui sont indéboulonnables, nonobstant l’incompétence crasse de certains…
Les premiers ont tout à craindre des questionnaires de satisfaction, les seconds n’en ont cure. Et ça se voit.
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